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lundi 23 mai 2016

Europe, fin de soirée


Sur le vieux continent ça sent la fin de soirée. Soixante ans d'intégration, c'est un peu comme une fête bien arrosée sur les coups de six heures du matin. On zigzague entre les bouteilles vides. On peste contre les enfoirés qui ont écrasé leurs mégots dans le fond de leur verre. La lumière froide du petit matin prend le dessus sur celle des lampes du salon. Le fard a coulé et on commence à sérieusement se demander si on se serait aventuré à flirter avec la Polonaise, si on l'avait vue démaquillée. Le Hongrois a l'air beaucoup moins sympathique depuis qu'il a revêtu le costume national traditionnel.

Un coup d'œil à gauche, un coup d'œil à droite. Çà et là des petits groupes se sont formés. Plus tôt on a dansé, ensemble. Plus tôt on a bu, beaucoup. Mais après soixante ans d'intégration, les visages sont hâves, les regards hagards. Tout le monde se demande ce qu'il fout là. Six heures du mat', c'est un truc de jeunot ça et pour la vieille Europe, ça commence à faire un poil tard.

La soirée avait pourtant bien démarré. Au début on avait la pression. Pas sûr que tout le monde vienne, vu le passif. Mais ça a pris. Comme dans toutes les soirées réussies il y a eu des surprises, des trucs à raconter. En milieu de soirée les deux allemandes nous ont annoncé qu'elles avaient décidé de se remettre ensemble. On avait sorti le polaroid pour l’occasion : « Le bisou, le bisou, le bisou, ouaais ! ».

On a fait tellement de bruit que ça a attiré les voisins. On a fait tomber le mur mitoyen et on a élargi. Bon, pendant les présentations il y a eu des loupés:
« - Hein ? Quoi ? Pierre ! Non? Ah, Piotr ! Et toutes les consonnes dans le nom de famille là, c'est normal? Eh ben, on va se marrer pendant les parties de scrabble. »
Très vite on s'est forcé à parler anglais, histoire d'exclure personne. Y'a que les français que ça a emmerdé et ils l'ont fait savoir.  

Mais après soixante ans d'intégration et alors qu'on s'approche de six heures du mat', il faut bien avouer que ça retombe.

Ça a commencé à tourner chocolat quand Angela a coupé la musique et braillé à cause des tâches de pinard sur les murs – faut dire que le sirtaki avec les verres pleins dans les deux mains, ça pardonne pas. Elle était pas contente la Mutti : « C'est pas vot' nom qu'est sur le bail, j'vais m'faire bouffer ma caution ». Bref, ambiance. Là-dessus Viktor a balancé une crasse sur les noirs et les arabes, façon « le bruit et les odeurs ». Y'en a que ça a fait marrer, d'autres moins. Psychodrame : 
« - Il a pas tort Viktor dans le fond...
- Ok mais et la convention de Megève, alors ! »

Michel, le belge, boute-en-train, a essayé de relancer la machine avec un remix de 'Ever closer union' par Benny Benassi mais ces vieux machins des années 60, ça prend plus. À soixante ans d'intégration, six heures du mat', tout le monde a envie de rentrer chez soi. Tut' tuuut, y'a un bus rouge qui attend devant la maison pour ramener l'Anglaise. Faut dire que l'electro c'est pas son truc à la princesse, elle, ce qu'elle aime, c'est les Pink Floyd. Money! dung dung dung, get away...

Soixante ans d'intégration, six heures du mat, la fête est finie? Pas pour tout le monde. Il en reste quelques-uns qui cherchent un after.

Les Grecques
Collectif de bas-fonctionnaires européens

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