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lundi 6 juin 2016

Bulle du Seigneur


Satisfait du délicieux déjeuner qu'il venait de faire à la Maison du Luxembourg, il allait à grands pas importants. Arrivé devant le Berlaymont, il le savoura. Levant la tête et aspirant fort par les narines, il en aima la puissance et les traitements. Un officiel, il était un officiel, nom d'un chien, et il travaillait dans un bâtiment immense, imposant, climatisé, mon cher, tout le confort ! Et pas d'impôts à payer, murmura-t-il en se dirigeant vers la porte d'entrée.

Ennobli de sociale importance, il répondit au salut de l'huissier par un hochement protecteur et s'engagea dans le long couloir, humant la chère odeur des moquettes nettoyées la nuit et saluant avec déférence tout supérieur rencontré. Entré dans l'ascenseur, il se contempla dans la glace. Fonctionnaire européen, confia-t-il à son image, et il sourit.

Aussitôt entré dans son bureau, son premier regard fut, comme toujours, pour sa boîte courriel.

Il s'assit et examina aussitôt les nouveaux dossiers, l'un après l'autre. Si le travail subséquent sur un dossier lui était douloureux, la première prise de contact lui en était agréable. L'arrivée de nouveaux dossiers, aussitôt feuilletés avec avidité était un événement piquant, une distraction, une diversion.

Il s'empara d'un dossier sans en regarder le titre, l'ouvrit. Pas de veine, c'était le dossier OGM, un dossier antipathique. Barrage mental pour le moment. À reprendre tout à l'heure. Il le referma, se leva et alla faire un brin de causette chez son collègue du bureau d'en face avec qui il échangea de prudentes médisances sur un autre, récemment promu grade 14. Tout de même, 13.216€ par mois, songeât-il, rêveur.

De retour quelques minutes plus tard, il rouvrit le dossier OGM, se frotta les mains, prit une provision d'air. Allons, au travail ! Il salua la solennelle décision en déclamant les vers de Lamartine:

Ô travail, sainte loi du monde, Ton mystère va s'accomplir,
Pour rendre la glèbe féconde, De sueur il faut l'amollir.

Lutteur se préparant au combat, il retroussa ses manches, se pencha sur le dossier OGM, le referma. Non, décidément, il n'avait pas d'atomes crochus avec ce dossier.

Le second dossier, pris au hasard, se trouva être la consultation publique sur le Traité de libre-échange avec les États-Unis dit TTIP, déjà feuilleté la veille. Toujours à se plaindre de nos initiatives, les citoyens ! Mince de culot, vraiment ! Il y avait tout de même une différence d'importance entre leurs petits tracas du quotidien et l'avènement d'un monde multilatéral et interdépendant ! Les faire attendre un mois ou deux, ça leur apprendrait. Ou même ne pas leur répondre du tout ! Aucun danger, c'était des courriers de citoyens isolés, pas des ONG, celles-là ne lâchent jamais, frissonna-t-il. Allez, hop, au cimetière l'avis du peuple ! Il lança le maigre dossier dans le dernier tiroir de gauche, réservé aux travaux qui pouvaient être oubliés sans risque.

Il s'étira en gémissant, sourit à la montre-bracelet achetée le mois dernier mais toujours nouvelle à son cœur. Il l'examina à l'endroit et à l'envers, en frotta le verre, l'aima d'être parfaitement étanche.

Languissant et tristement rêveur, la tête affalée de côté sur la table, les yeux blancs, il ouvrit et referma à plusieurs reprises le dossier OGM, dossier ennemi. Bon, d'accord, on allait s'y mettre tout de suite. Tout de suite, bâilla-t-il.

Mais auparavant un coup d'œil sur les journaux, juste pour se tenir au courant. Référendum au Pays-Bas, rejet du projet d'accord avec l'Ukraine. La victoire du Non. Incroyable. Les néerlandais étaient pourtant des gens formidables, un peuple ouvert et commerçant. Les néerlandais, reprit-il, membres fondateurs, se vautrer comme ça dans le populisme. Tut, tut, tut. Enfin, nous avancerons sans eux soupira-t-il.

Il se replongea sur le dossier OGM, contemplant les remarques de son supérieur sur le mail imprimé et joint au dossier. "Faire preuve d'autorité envers les États membres mais aussi de souplesse. Trouver une formule ferme mais élastique, adéquate. Enfin trouver les mots justes."

Il s'était une fois étonné du manque de pugnacité de son institution envers les États membres. N'était-elle, après tout, garante de l'intérêt général de tout un continent? "Ah, que voulez-vous?" lui avait répondu son directeur, "on ne peut quand même pas froisser un gouvernement. C'est très susceptible, les gouvernements. Et puis quoi, ils alimentent notre budget."

Il reposa son smartphone sur lequel il avait consulté son calendrier de la semaine, bâilla. Mardi aujourd'hui, jour lugubre, jour sans espoir. Encore deux jours et demi à tirer. Pour se consoler, il considéra à nouveau sa montre-bracelet.

***


Belle du Seigneur est un roman d'Albert Cohen paru en 1968 et ayant pour décor une organisation internationale créée au lendemain d'une guerre mondiale afin de garantir la paix et d'éviter le retour des nationalismes agressifs. Jean Monnet joua un rôle clef dans ses premières années. Louable entreprise, elle dépérit progressivement en raison de l'égoïsme de ses États membres, du manque d'ambition de ses dirigeants, du peu de courage de son administration et du désengagement des États-Unis dans les affaires du monde. Elle ne sut endiguer l'arrivée au pouvoir de l'extrême droite en Europe à la suite d'une crise financière ravageuse pour les populations. Cette institution, c'était bien sûr la Société des Nations : toute ressemblance avec une autre organisation serait purement fortuite. (Quelques fautes de frappe ont pu se glisser malencontreusement dans cet extrait de Belle du Seigneur que nous vous proposons.)


Les Grecques
Collectif de bas-fonctionnaires européens, vivant à l'abris des institutions européennes.

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