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mardi 12 juillet 2016

Mon premier Eurogroupe – la fin




Le tout nouveau ministre des finances de la jeune république lestonienne, Ebe Keskyiispaës, continue sa négociation marathon au sein de l’Eurogroupe, son premier. Il lutte contre des compétiteurs de taille : la soif, les crampes, les points de côté et l’ennui. Heureusement, la ligne d’arrivée est en vue. Le sprint est lancé.

21h31 - Cinquième tour de table (kilomètre 34)

De retour dans la salle de réunion, les choses sérieuses reprennent : les sanctions pour le Portugal et l’Espagne. Le représentant permanent Lestonien, Toom Töm, me briefe sur le sujet :

“ - Le Portugal et l’Espagne ont dépassé tous les seuils du Pacte de Stabilité. La Commission est dans un grand embarras : elle a été obligée de recommander des sanctions contre eux, ce qui lui garantie d’être le souffre-douleur des médias pendant des semaines.
- Mais pourtant, tous les pays ont pris quelques libertés avec les règles, non ?
- Oui, mais il y a la manière : il faut bien que la Commission garde la face. En règle générale, quand un pays passe les bornes, le Commissaire donne instruction à ses services de trouver une astuce pour pouvoir dire que tout est en ordre : on trouve toujours un alinéa, un tiret, un considérant…
- Un considérant ?...
- Laissez tomber. Toujours est-il que les types sont formidables à la Commission : ils trouvent toujours quelque chose. C’est du bureaucrate de très haute volée, qu’on trouve là-bas : vous lâchez la rampe ? Ils finissent toujours par vous rattraper...
- ...un peu comme Stallone, dans Cliffhanger ?
- Voilà, si vous voulez. Sauf que cette fois, de l’avis général, les Portugais et les Espagnols sont allés vraiment trop loin. A la Commission, c’est le malaise. Il va leur falloir du talent pour s’en sortir. Mais je ne suis pas trop inquiet : ils ne déçoivent jamais.
- Un peu comme un album de Beyoncé ? Ma fille les a tous.”

La séance commence dans une grande tension. Tout le monde est suspendu aux lèvres du Commissaire : comment va-t-il s’en sortir ? Les collègues Espagnol et Portugais sont dans leurs petits souliers. Sans tourner autour du pot, le Commissaire annonce de but en blanc qu’après une analyse détaillée des budgets ibères et lusitaniens, la Commission européenne réunie en collège exceptionnel a unanimement décidé de faire preuve de fermeté et de mettre aux élèves De Guindos et Centeno un “zéro au crayon de papier”. Stupeur et confusion dans la salle. Les membres du service juridique, pris de panique, feuillettent frénétiquement les traités européens, à la recherche de la base juridique de cette nouvelle arme dans l’arsenal de la Commission.

Le Président de l’Eurogroupe, apparemment de mèche, prend le relais pour expliquer qu’à ce stade Madrid et Lisbonne peuvent éviter le redoublement si des efforts supplémentaires sont fournis à la rentrée : réduction du déficit d’ici à l’automne, cahier de vacances Passport tout le mois d’août, et liste de fournitures scolaires revue à minima. Le Commissaire enfonce le clou en jetant un “bye bye le cartable dernier cri”, avec sur le visage un mauvais plaisir évident. Clairement, il a mal digéré la finale de l’Euro dimanche dernier.

22h42 - Sixième tour de table (kilomètre 38)

L’Allemand insiste pour que l’on lâche la grappe de l’Espagnol et qu’on se concentre sur la Grèce – solidarité de parti oblige. Il ne m’a pas encore été donné de livrer la position de la Lestonie. Les échanges se concentrent autour du Français, du Grec, de l’Allemand et du Néerlandais. Bref, pour le moment je phasme. L’Allemand met l’accent sur les risques de délocalisation vers la Bulgarie et la Macédoine en cas d’augmentation, par Athènes, de la pression fiscale sur les PMEs. Un long silence s’ensuit. L’ambassadeur se prend la tête entre les mains.

“- (Keskyiispäës à son ambassadeur) Qu’y-a-t’il ?
- L’Allemand a fait une erreur grave.
- Quoi, le coup des PME c’est pas vrai ?
- Si, si, mais il a dit “Macédoine”. Le Grec n’en espérait pas tant. Maintenant il va lire toutes les résolutions des Nations Unies sur l’Ancienne République Yougoslave de Macédoine. On vient de se manger deux heures là, Monsieur le Ministre…”

23h57 - Sixième tour de table, toujours (point de côté)

Superbe Philippidès des temps modernes, le Grec, increvable, entame la lecture des considérants de sa 55ème résolution des Nations Unies. A ce moment-là ma batterie de téléphone me lâche – pas prévu qu’on y soit encore à 23h moi.

“-Vous n’auriez pas un chargeur d’Iphone 5 ambassadeur?
- Désolé Monsieur le Ministre, je suis sur Iphone 4.
- Mince.
- Mais demandez aux Maltais, ils sont équipés. Ils jouent à Candy Crush en réseau avec les Chypriotes d’habitude. Vous pouvez les trouvez vers le…
- Oui, oui, entre la machine à café du 8ème et le canapé noir, là où le Wifi indique trois buchettes, je sais, je sais. Merci.”

00h13 - Juste en dehors de la salle de négociation (accélération)

Mon approche auprès des moyens et petits États n’ayant fonctionné que modérement, je me rabats sur la Commission européenne. “Garante de l’intérêt général”, elle a au moins l’obligation de m’écouter, pensé-je. Le Commissaire en charge des affaires économiques est un Français. Grand pays, la France. Pas un allié naturel. L’approcher dans sa langue. Il appréciera. Les Français sont comme les amateurs de latin: ils aiment qu’on s’intéresse encore aux choses rares.

Il est sorti de la salle de négociation il y a un petit quart d’heure. Je me lève et pars à ses trousses.

Le voilà ! Il se tient un peu à l’écart, sûrement pour protéger son intégrité dans la bataille entre États qui fait rage. Il est là, assis de dos, seul. Je m’approche.

00h14 - Même endroit (surplace)

Dilemme. Réveiller le Commissaire ou le laisser dormir ? Le mettre de mauvais poil, c’est perdre mes chances de me faire un allié. Mais laisser filer cette occasion d’un rapport direct et personnel, ça non ! Vite, vite, une idée.

Eurêka ! Faire sonner mon téléphone et feindre un coup de fil important avec la capitale. Ouh, bougrement intelligent ça, Ebe, bougrement intelligent !

(A haute voix et près du Commissaire.)
“JAH. EI. MA EI KUULE HÄSTI. KUIDAS?

(Le commissaire français violemment tiré de sa torpeur.)
- Mmmfpff… mouhein ?
- Oh, toutes mes excuses Monsieur le Commissaire. Ebe Keskkyispaës, nouveau ministre lestonien…”

00h18 - A quelques mètres de là (équipe technique)

Un contact perso avec le Commissaire, ça alors, Très bon coup, Ebe, très bon coup. Et puis, formidable ce commissaire. Un homme fin, comme tous les Français d’ailleurs. Redoutable négociateur néanmoins. Impénétrable. Un sphinx. C’est pas compliqué, pas un seul moment il ne m’a regardé dans les yeux pendant que je lui parlais, le regard toujours par-dessus mon épaule, comme s’il pensait au coup d’après, physiquement présent mais mentalement déjà dans la rédaction des conclusions de la soirée. Fort le type.

(S’approchant de l’ambassadeur qui l’avait suivi hors de la salle du Conseil.)
“- Ambassadeur, je viens de m’entretenir avec le Commissaire français, juste là. Il m’a à la bonne, c’est moi qui vous le dis. (Entendant un petit chuintement dans le fond.) Pourquoi votre petite stagiaire sanglote-t-elle comme ça ?
- Le commissaire ne la quitte pas des yeux depuis le début de votre entretien. Il a, comment dire, un regard très… pénétrant. Elle a eu très peur que vous soyez en train de négocier un délai pour la baisse de notre déficit par le biais de mesures non-conventionelles.”

01h58 - Salle du Conseil - sprint final

Dix heures et 50.000 points Candy Crush plus tard, le tour de table arrive enfin à la Lestonie. Encore une prise de parole du Slovaque et c’est à moi. L’ambassadeur me tire la manche. Il va me faire foirer mon intervention, à tous les coups !

“- Monsieur le Ministre ?
- Qu’est-ce que vous me voulez vous ? Voyez bien que ça va être mon tour là !
- J’ai réglé le problème du tréma sur votre cavalier.
- (Le visage du Ministre s’illumine. Politico ne fera pas ses choux gras de cette bévue.) C’est vrai ? Fantastique ! Quand je pense que notre commissaire, Albert Kuñardocz, a dû attendre trois mois pour avoir son tilde...
- Votre cavalier est à l’impression. Une question de minutes.”

(Du fond de la salle s’élève la voix grave du président de séance)
“- Quelle est la position de la Lestonie ?”

Les 17 ministres se tournent vers moi, les yeux de l’Europe sont braqués sur moi. Mince ! Pas entendu la question. J’attrape maladroitement mon casque de traduction et laisse échapper une oreillette qui me revient violemment dans l’oeil.

(L’interprète lestonien.) “….pourcent sur les trois années qui viennent. Dans ces conditions la Lestonie se satisfait-elle de l’accord sur le surplus primaire hellène ?”

Zut, juste le dernier bout de phrase. Et juste le truc primaire avec lequel l’ambassadeur me rabâche les oreilles depuis mon arrivée et auquel je n’ai rien compris. D’ailleurs, il a les yeux rivés sur moi comme les jeunes parents pleins d’espoir qui attendent que leur bambin sorte son premier mot. Mais rien ne sort de la bouche de l’enfant prodigue.

Lui filer le micro ? Aveu d’échec. Faire répéter et passer pour un incompétent ? Pas question. Mettre mon veto ? Audacieux mais prématuré. Misère, que faire ? La chaleur m’envahit, on frôle les 45 degrés sous ma chemise de polyester. Ma peau fine d’homme du grand Nord se mâtine de pourpre. L’Europe est suspendue à mes lèvres. Mon hésitation coûte surement déjà des milliers d’euros sur les marchés asiatiques. L’ambassadeur me tire la manche. On apporte un cavalier avec mon nom correctement orthographié ! J’explose !

“- Jah !”

Le Président de séance résume la situation : “Compte tenu du non-paper français et du grognement du ministre Allemand, je constate un consensus sur la question.”.

02h35 - Conférence de presse (remise des médailles)

Après quelques accolades d’usage et échange de cartes de visite, mon premier Eurogroupe s’achève. Mon précieux allié Maltais me rattrape dans l’ascenseur.

“- Ebe, je ne te trouve pas sur Facebook, c’est bien “Keeskiispaës”, c’est juste ?
- Keskiispaës… voilà… non, tréma-accent… voilà celui-là. Parfait.
- Ok super. Ecoute, on va à l’afterwork avec les stagiaires de Goldman Sachs, si tu veux venir, t’es le bienvenu !”

Rempli de l’émotion d’avoir participé à l’exercice du pouvoir européen, électrifié par les photographes et les caméras, je monte d’un pas décidé sur le podium pour la conférence de presse. L’ambassadeur me rattrape par la manche.

“- Monsieur le Ministre ! C’est la conférence de presse du Commissaire.
- Mais nous, nous ne communiquons pas avec la presse ?
- Ah si : nous, nous faisons un tweet. Parfois, nous avons un “like” d’un journaliste irlandais ou chypriote. Il est même arrivé que nous ayons un encart dans une dépêche de l’Agence Europe !”

Le Commissaire se met à répondre aux journalistes avec sa belle voix grave et son charmant accent français, distribuant la parole avec aisance. Les questions s’enchainent. Réponses articulées, statistiques détaillées, sentences définitives : impressionnant. Je note cependant que le commissaire ne répond à aucune des questions posées. L’ambassadeur :

“ - Monsieur le Ministre, comprenez bien que le Commissaire ne peut tout de même pas répondre sur le champ à n’importe quelle question des journalistes ! Vous connaissez les journalistes... Non, les questions ne sont que des prétextes pour que le Commissaire lise ses éléments de language. Regardez comme il ouvre un nouvel onglet de son porte-document pour chaque thème. Ce n’est que par hasard que les réponses peuvent correspondre aux questions.”

J’observe, fasciné, la maîtrise avec laquelle le Commissaire trouve immédiatement la page avec les éléments de language correspondant au thème de chaque question : un vrai pro. Chaque journaliste a le droit à une belle explication du jugement porté par la Commission sur les réformes menées dans son État Membre. Je demande à l’ambassadeur :

“- Dites-moi, Toom, je note que tous les pays sont considérés par le Commissaire comme étant “broadly compliant” avec les recommandations de la Commission.
- En effet, Monsieur le Ministre, il y a un barème. “Compliant” veut dire : ils ont fait des réformes qui ne sont pas sans lien avec les recommandations. “Broadly compliant” : ils ont fait des réformes, n’importe lesquelles. “At risk of non-compliance” : ils ont fait le contraire de ce qui était recommandé.
- Et “non-compliant”, ça existe ?
- “Non-compliant”, c’est réservé au cas où le pays en question a dénoncé le traité et amassé des troupes à la frontière belge.”



Les Grecques
Collectif de bas-fonctionnaires européens


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