Mailing List

mardi 5 juillet 2016

Mon premier Eurogroupe - la suite

Le tout nouveau ministre des finances de la jeune république lestonienne, Ebe Keskyiispäës,  participe à son premier Eurogroupe. Après une première prise de contact difficile, le voilà au cœur du sujet, dans la grande salle du Conseil, pour une négociation marathon. Récit d'une course haletante.
 
14h29 - Grande Salle du Conseil  (starting blocks)
 
Trouver sa place autour de la grande table européenne, c’est comme débarquer dans un mariage où l’on ne connaît personne. Malgré le sentiment de confiance et de majesté que devrait inspirer le complet neuf acheté pour l’occasion, l’embarras le dispute à la gêne. On s’approche timidement des invités en feignant de reconnaître des visages, on bafouille des banalités. Le “vous êtes un ami de la mariée ou du marié ?” devient “Et vous alors, vous êtes plutôt colombe ? plutôt faucon ?”. À l’Eurogroupe comme au mariage, on sait qu’on est là pour un bout de temps. Si on n’est pas chanceux sur le placement à table, ça peut sacrément rallonger l’affaire. Anxieux, je fais le tour de la table les yeux rivés sur les cavaliers de présentation où sont inscrits le noms des grands argentiers de l’Europe.
 
“Sapin... non, Schäuble... non, De Guindos... non… (Se tournant vers Toom Töm, l’ambassadeur lestonien à Bruxelles dont la  réputation de géolocalisateur n’est plus à faire :) À votre avis Toom, on est placé comment ? Par ordre alphabétique, par contribution au budget européen ou chronologiquement, par date d’adoption de l’euro ?
- Ah, ça Monsieur le Ministre, c’est comme les présidences tournantes du Conseil ou le tirage au sort de la Coupe du monde : à l'approche du jour J, on demande à des gens en costume sombre de plonger une main innocente dans un grand bol en verre, et chacun croise les doigts. Avec un peu de chance vous êtes à côté de l’Allemand... (À ces mots le Ministre imagine déjà la photo en première page du Tallnius Star et le titre qui va bien : “Schäuble/Keskyiispaës, un duo pour l’Euro”)... mais votre prédécesseur était au fond là-bas, en bout de table avec le Slovène... (Le ministre étouffe un cri de mécontentement)… moins exposé, certes,  mais tout prêt de la fontaine d’eau !
 
(Le ministre continue son tour de table en direction de la fontaine d’eau, toujours à la recherche de son nom.)
- Moscovici, toujours pas, Djisselblöem, non. Noonan, non plus. Ah ! Keeskyisp…. (S’arrêtant soudainement.)
-  Un souci Monsieur le Ministre ? Vous êtes tout pâle.
- (Se tournant lentement vers son ambassadeur, le visage figé.) C'est une blague ? "Keeskyiispaės", avec un point suscrit ! C’est Keeskiyspaës, bordel, pas Keeskiyspaės… Ils sont capables d’écrire "Dijsselbloem" correctement et ils me plantent sur un tréma. Les sagouins. (Les pommettes cramoisies.) Démerdez-vous pour me changer ça, Toom ! J’ai entendu qu’Euractiv Lestonie était dans les parages, c’est un coup à foutre en l’air mon plan com'.
 
14h34 -  Premier tour de table  (‘prêt, feu, go !’)

La bataille s’engagea et, d’emblée, le Grec attaqua fort. Après un cours magistral sur l’élasticité des prix, le niveau de la dette et ses liens avec les fluctuations des taux d’intérêts, il évoqua la dette de guerre des nazis. Voyant que l’argument faisait mouche, il insista. Car ce n’était pas tout : à Athènes, personne n’avait oublié l’affaire de la caissette en bronze ayant appartenu à Périclès, que les hordes Wisigothes avaient volée lors du deuxième sac de Rome.

Souple et combatif, l’Allemand répondit en évoquant l’impact de la baisse du pétrole sur l’échelonnement des remboursements de la dette grecque. Conscient de l’impact de la digestion sur l’attention de son homologue portugais, il en profita pour mettre en cause la lenteur de la réforme de l’administration grecque et balança une pichenette sur l’absence de cadastre. Puis cédant à l’enthousiasme de son propos, il fit observer que la Grèce n’aurait jamais gagné l’Euro 2004 sans  le talent de son entraîneur allemand Otto Rehhagel. Et provoqua le réveil soudain du Lusitanien Joao Pinto Da Cunha Dos Santos Videre.

La tension était tout d’un coup montée d’un cran. L’Euro, c’est sacré. L’Allemand le savait, lui qui avait demandé sa 4ème femme en mariage dans les minutes qui suivirent le but d’Oliver Bierhof, un soir de juin 1996.

Le Français essaya de jouer le trait d’union entre l’Allemagne et la Grèce. A ses yeux, si l’on pouvait émettre des doutes sur les méthodes de calcul du déficit structurel de la Commission européenne, on pouvait tout autant s’interroger sur la victoire surprise des Grecs lors de l’Euro 2004. Pour asseoir sa légitimité, il rappela très à propos que la France était alors tenante du titre. Il savait le détail d’importance, lui qui avait lancé la campagne pour le « OUI » à la Constitution européenne à la veille du quart de finale contre la Grèce, persuadé que Zidane lui porterait bonheur.

L’Italien vint en appui de la France pour ajouter que les doutes de son ministère s’épaississaient aussi sur le calcul de la croissance potentielle. Il expliqua qu’ils reposaient sur le NAIRU que la Commission surestime scandaleusement, mais exprima aussi ses doutes sur la façon dont la France avait arraché la victoire quatre ans auparavant. Il n’en démordait pas, lui qui avait ouvert un spumante 1979 à la 88ème minute, alors que son pays menait encore 1-0.

L’Espagnol intervint en renfort de la Commission, pour défendre la solidité de ses analyses en matière de finances publiques (il est vrai que l’Espagne n’avait jamais eu à se plaindre d’un excès de rigidité dans ce domaine). Il ajouta que, même discrédité, le gouvernement espagnol était encore aux manettes jusqu’à la formation d’un nouveau gouvernement et que, même disqualifié, tant que le championnat d’Europe n’était pas fini, la Roja était encore tenante du titre. Tiki-taka, et toc !

 

Figure 1 : Otto Rehagel, entraineur Allemand de la sélection hellène (2001-2010)
« Muscle ton budget Alexis, muscle ton budget ! Sinon tu vas au devant de grandes déconvenues ! »

 
 Je me sentais à l’aise pour parler de l’impact de l’augmentation du prix du gaz sur les politiques budgétaires. Je renonçais cependant à prendre la parole : la Lestonie ne s'était qualifiée ni à l’Euro 2004, ni à l’Euro 2016.

Dans tous les cas, le Président leva la séance pour faire retomber la pression.

 
16h42 - Machine à café du Conseil (premier ravitaillement)

Mon collègue Ministre des affaires étrangères, Ala Takk, m’avait donné trois tuyaux avant mon départ pour Bruxelles: 1) avoir toujours un pin’s étoilé des fédéralistes européens pour gagner les faveurs des diplomates belges, 2) se faire donner l’adresse des bons restos sur Bruxelles et 3), surtout, surtout, surtout,  mettre à profit les pauses.

Pendant les pauses l’atmosphère est moins guindée, petits et grands se mélangent, anciens et nouveaux  se confondent, riches et pauvres s’amalgament – car, en effet, c’est la dure loi de la nature, quelle que soit la taille de sa population ou le poids en PIB du pays qu’il représente, quelle que soit sa couleur politique, qu’il vienne d’un petit ou d’un grand État Membre, qu’il soit novice ou chevronné, un ministre a toujours, tôt ou tard, besoin de pisser.

La première pause ayant été décrétée, la recherche d’alliés potentiels commença. Bien sûr il ne fallait pas être trop ambitieux, essayer de sympathiser avec la France ou l’Allemagne, c’est voir trop gros. Le Portugal peut-être, pays de taille moyenne ? C’était le meilleur moyen de se griller avec le Grec. L’émotion du premier tour de table était encore trop présente. Pas judicieux.

Un coup d’œil à gauche, un coup d’œil à droite. Trouvé ! Le Luxembourg ! Le Luxembourg, mais c’est bien sûr, 560 000 habitants, même pas un vrai pays, un duché. Candidat tout trouvé pour une alliance des minuscules, me disais-je. C’était sans compter sur l’arrogance de cette Ville-État dont les représentants se prennent pour les Médicis, parce qu’ils ont présidé l’Eurogroupe dans le passé.

N’écoutant que mon courage, je chargeais le Luxembourgeois comme un taureau de combat. Une première approche en direction du ministre qui fait volte-face. Olé ! Une deuxième approche, il sort son téléphone. Olé ! Troisième tercio, je tente de m’intercaler entre lui et le Français, mais il se tourne vers le Belge et converse en néerlandais. Olé ! Je m’éloignai la langue pendante, la sueur me rongeant les paupières, éblouit par l’unique rayon de soleil Bruxellois depuis mon arrivée. Alors que je désespérais de l’effleurer de ma corne, le Luxembourgeois eut la mauvaise idée de se diriger vers les toilettes. Erreur, coincé dans les burladeros ! Tête baissée, je charge. Il me fixe. Plus d’issue. Et alors que je m’apprête à lever la tête à l’impact, il se lance dans une danse de matador en trois temps : “vous êtes le Lithuanien? Tac ! J’a-do-re Riga. Tac ! Le président de séance nous appelle mon vieux, parlons-nous plus tard. Estocade !

Sonné, je retrouvais néanmoins du réconfort et un soutien de taille auprès du ministre maltais. Un chic type. Il me montra les coins du bâtiment où le Wifi prend le mieux.
 
18h33 - Troisième tour de table (kilomètre 21)
 
Débat intense sur les chocs asymétriques, la résilience du système bancaire en période de taux faibles et qui de la Grèce ou la Bulgarie a le meilleur yaourt.
 
19:48 - Dîner (Deuxième ravitaillement)
 
Pour détendre l'atmosphère et rigoler un peu, le Président de séance proposa de discuter à table des “recommandations spécifiques par pays” de la Commission.
 
L'entrée arriva, et le Roumain se lança, en roumain, dans une tirade sur les polices de caractères utilisées par la Commission dans ses documents. Je notai que l'ambassadeur n'écoutait pas l'interprétation.
- Vous parlez roumain, Toom ?
- Non, monsieur le Ministre, mais quand je mâche avec le casque sur les oreilles ça fait scrounch, scrounch. Désagréable. Et puis les recommandations de la Commission, vous savez...
- Non, je ne sais pas justement. Qu’est-ce que c’est que ce machin ?
- Monsieur le Ministre, laissez-moi vous faire un topo. (L’ambassadeur traçant un schéma sur un bout de papier sans importance.) Voilà, vous avez la hiérarchie des normes européennes (scratch, scratch). En haut, les “règlements”(scratch, scratch), contraignants. Au milieu, les directives (scratch, scratch), embêtantes. Tout en bas de la pyramide, les “communications” (scratch, scratch), ça, c’est du vent.
- Et les “recommandations” alors? Où sont les recommandations dans la pyramide ?
- Ce sont les hiéroglyphes. (scratch, scratch, scratch, scratch, scratch, scratch)
- Les hiéroglyphes?
- Oui, (L’Ambassadeur prenant son schéma à deux mains, inclinant la tête de trois-quarts :) Voyez, personne n’y comprend rien, c’est décoratif et ça occupe les experts.
- C’est absurde !
- Oui.
- Et on fait ça chaque année?
- Oui, chaque année.
- Mais enfin, la Commission, ce sont des experts, des pros, s’ils nous aident à trouver les petits chemins de la croissance pour retrouver l’autoroute du plein emploi, on a plutôt intérêt à les écouter, non ?
- Ah, monsieur le Ministre, ça c'est dépassé... Maintenant on leur dit en avril ce qu'on compte faire de toute façon et ils nous “recommandent” de le faire en effet au mois de juin. Win-win, quoi.
- C’est effarant !
- Effarant, mais ça arrange tout le monde.

Figure 2 : Non-paper lestonien de l’Eurogroupe du 6 juillet 2016, maison de l’Histoire européenne, Parc Leopold.
 
- Et c'est pareil pour tous les États membres ?
- Ah non, pas pour le Danemark, Monsieur le Ministre.
- Ah! Pas dans l’Euro le Danemark! Pas-dans-l’Eu-ro! (Affichant la mine réjouie de l’élève qui a bien appris sa leçon.)
- Non, non, ils le font pour tout le monde, euro ou pas, mais pour le Danemark c’est spécial : si la Commission conseille aux Danois de faire quoi que ce soit, le gouvernement sera politiquement obligé de faire le contraire. Chatouilleux, les Danois. La Commission le sait, et leur mitonne donc des recommandations totalement floues, sans le moindre contenu : un vrai travail d’orfèvre.
- Mais alors, pourquoi est-ce qu’on leur fait des recommandations ?
- Pour qu'ils soient traités comme les autres, Monsieur le Ministre : principe d’égalité, pas de discriminations.
- (Prolongeant un soupir.) Enfin, cette année, ils feront l’économie des recommandations au Royaume-Uni...
- Ah, non, non, c’est toujours au menu. L’Union a perdu un État membre, pas le sens de l’humour.


 
Les Grecques
Collectif de bas-fonctionnaires européens

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire