Mailing List

mercredi 7 septembre 2016

Bruxelles sur le divan


« Vous êtes les parents de la petite Bruxelles ? Asseyez-vous je vous en prie. »

Au fond de son cabinet cossu, le Docteur Lacon prend place derrière son bureau orné d’un buste de Freud et d’un portrait de Jung. Il commence d'une voix neutre : « Bruxelles et moi avons fait beaucoup de progrès ces derniers mois. La situation est somme toute classique : votre ville nous fait une belle crise d'adolescence, ou plutôt, un refus de passage à l'âge adulte. »

A ces mots les visages des parents de la petite Bruxelles se détendent. Trop heureux de pouvoir flanquer une angoisse culpabilisatrice à des patients, il reprend sur un ton plus grave : « Bien évidemment, vous avez votre part de responsabilité dans cette affaire. De toute évidence Bruxelles est surchargée. Vous lui en demandez trop. Entre le piano, la piscine, l'OTAN, l’Union européenne, les sommets à répétition, le siège du Benelux, Bruxelles fait-ci, Bruxelles fait-ça, Bruxelles-capitale... C'est beaucoup pour une ville de son âge, vous savez. »

La Maman de Bruxelles, ne voulant pas paraître sourde à la souffrance de son enfant, se précipite pour annoncer que l’agenda sera allégé dès la rentrée. « Pour la classe européenne, on va vers un mieux, Docteur : Bruxelles arrête l'anglais ». «Bien, bien » opina le médecin « ainsi
les ballonnements devraient se résorber » précise-t-il.

Le Papa de Bruxelles, refusant de porter seul les responsabilités, rétorque que le comportement troublé de sa ville ne peut s'expliquer par une simple surcharge d’activité. À quoi le Docteur, menacé dans son autorité de sachant, répond avec gravité : « Monsieur, il est normal qu’un tout petit se concentre sur ses parties intimes, mais quand un enfant de cet âge urine en public, le verdict est sans appel : c’est le syndrome dit de Manneken-Pis. Le trop plein d'ambitions des États membres de la famille, accompagné par ce retard de développement, se manifeste par une hygiène approximative : saleté des rues, trottoirs mal entretenus. »

Le Docteur réajuste ses lunettes et développe son propos. « Je note que Bruxelles a tendance à ne pas finir ses devoirs – Palais de justice, métro Schuman, etc. Dans la plupart des cas ce type de phénomènes est causé par un stress émotionnel lié à des facteurs perturbants dans l'entourage immédiat du patient. » Le Docteur marque une pause. « Votre couple connaîtrait-il, disons, des difficultés ? ». Madame baisse la tête, accablée par le poids de la faute. Monsieur étouffe un toussotement avant d’admettre que, oui, Wallonie et lui traversent un moment difficile. Un temps, il a même été question de séparation. Et Madame d’ajouter la gorge nouée que Flandres et elle ne se comprennent plus depuis quelques temps, comme s’ils ne parlaient pas la même langue. Ils en avaient fini par faire Parlement à part. Mais comme ils tenaient tous les deux à avoir la garde de Bruxelles, ils avaient fini par se résigner à rester ensemble, pour le bien de la petite.

En raccompagnant le couple à la porte de son cabinet, le Docteur conclut : « Pour Bruxelles mon travail s'arrête ici. C’est à présent de vous dont il faut s’occuper. Ma secrétaire vous donnera une ordonnance. Je préconise un MR en comprimé matin, midi et soir pour contrebalancer les effets secondaires du N-VA 500. Et puis, rien n'est insurmontable avec quelques séances de déconstructivisme. Jacques Brel ne disait-il pas que la Belgique est un terrain vague où des minorités se disputent au nom de deux cultures qui n'existent pas ? »

Les Grecques
Collectif de bas-fonctionnaires européens


NdG : les techniques thérapeutiques utilisées dans ce billet sont librement inspirées de méthodes de l’Agence nationale de Psychanalyse Urbaine découvertes dans l’ouvrage
Being Urban.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire