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jeudi 1 juin 2017

Episode 19 – Bien penser, mal mourir

Précédemment dans Le Nom de l'alose : Trois assassinats ont frappé le Parlement européen. Malgré tout, « Show must go on » : le processus d'adoption de la directive Habitats continue. Un accord a été trouvé, le vote  du texte en plénière a eu lieu.
Episode 19 – Bien penser, mal mourir
En sortant de la Plénière, je partis voir Juju qui avait demandé à me voir urgemment « pour une affaire personnelle ». Je n’avais plus reçu de SMS de sa part depuis quelque temps. Juju s’était fait plus distant, surtout depuis la mort de Crok. J’avais d’abord pensé qu’il avait été occupé à essayer de faire revenir le rapport sur la directive Habitats dans le giron des Verts. Mais je voyais bien qu’il y avait autre chose : n’était-il pas tout simplement grisé par ses nouvelles fonctions ? Comme tous les autres, me disais-je ! Avec le poste de député venaient un plus gros salaire, des costumes mieux taillés, de nouvelles habitudes et de nouveaux amis autrement plus importants qu’un modeste conseiller politique comme moi.


Mais je voyais bien aussi que sa nouvelle relation amoureuse lui demandait beaucoup de temps et d’énergie, d’autant qu’il la vivait toujours en secret : je ne savais toujours pas qui était ce « pas n’importe qui » dont il m’avait parlé lors de la réunion des shadows qui avait vu Crok passer l’arme à gauche. Peut-être était-ce de cela qu’il voulait s’ouvrir ? Je le souhaitais vivement, car je sentais que cette histoire prenait de la place dans sa vie et une confidence à ce sujet m’aurait rassuré sur le statut de notre amitié.

Je le retrouvai autour de deux bières dans un bar de la place du Luxembourg. « Adrien, j’ai un conseil à te demander.
— Je t’écoute, tu sais, je suis là pour ça, dis-je d’une voie de confident.
— Un conseiller politique, ça conseille, merci pour le rappel, me répondit-il avec un sourire. Bon, je lui ai parlé ce matin. Elle m’a fait une proposition. Je suis tenté d’accepter, mais je voulais t’en parler d’abord, avoir ton avis. Parce que, si j’accepte, je te veux à mes côtés. »
Juju allait se marier, j’étais témoin, témoin au mariage d’un député ! Je jubilais intérieurement.
« Oui, oui, dis-lui oui ! dis-je en me levant.
— Attends, ce n’est pas fait. Et puis c’est un poste de questeur, ne t’emballe pas.
— De… questeur ? Je ne comprends pas.
— Oui, la questure, l’administration des conditions de travail des députés, quoi. Martina Scholz, le rendez-vous de ce matin dont je te parlais l’autre jour. Bon, eh bien elle veut m’offrir un poste de questeur — à condition qu’elle soit réélue naturellement. En clair, elle veut le soutien des Verts pour la présidence du Parlement. Eh oh, Adrien, tu m’écoutes ? »
Je restai de marbre.
« Bon, et si j’accepte, j’ai droit à un assistant en plus. Pas mal payé : je peux probablement t’obtenir une petite augmentation. C’est du boulot, la questure du Parlement, il faut allouer les bureaux, distribuer le mobilier. Mais, dit-il en se penchant vers moi, une autorisation spéciale pour utiliser la berline du Président par-ci, un beau bureau qui donne sur le parc par-là, c’est un bon moyen de se faire des copains, si tu vois ce que je veux dire...
— Je vois... » répondis-je faiblement.

Ce que je voyais surtout, c’était que Juju m’offrait un poste de magouilleur-décorateur d’intérieur. Mais je tâchai de me convaincre qu’il n’y avait là qu’un prétexte pour me voir et évoquer sa mystérieuse nouvelle petite amie. Pour le décider à parler, je pris les devants dans l’idée qu’aborder ma situation personnelle le pousserait à se confier à son tour.

    « Merci, Juju, mais je ne sais pas si je peux. Je dois en parler à ma copine. Ça a l’air très prenant comme job.
— Tu as une copine, toi ?
— Oui, repris-je vexé du ton sur lequel il avait formulé cette question.
— Et comment s’appelle-t-elle ? me dit-il comme pour se rattraper.
— Julie.
— Julie ? Notre conseillère Affaires étrangères du groupe ?
— Ah non, elle n’est pas chez les Verts.
— Quoi, une socialiste alors ?
— Non plus… Écoute, ça va t’étonner, mais… » Je m’approchai de lui et continuai sur le ton de la confidence : « Elle travaille dans le groupe Europe des Patries et des Libertés… »

Juju soudain se dressa comme un « I », manquant de renverser sa chaise au passage. « Quoi ? Une frontiste !
— Non, elle travaille pour Wert Gilders, le hollan…
— Belzebuth ou Azazel, c’est kif-kif ! »

Je tentai maladroitement de ressortir ce que m’avait si habilement dit Mina sur le besoin d’écouter les extrêmes, mais je fus confus et choisis mal mes mots.

« Le populiste est un marchand de haine, un boutiquier du désespoir, un bailleur de malheur, s’exclama Juju qui visiblement ne souscrivait pas à l’histoire de Platon et de la grosse bête. On ne peut pas pactiser avec les fascistes : il n’y a rien à discuter avec eux ! Tu me dégoûtes, mon vieux.
— Mais Juju…
— Je vois que tu as choisi ton camp, et ce n’est pas le même que celui du groupe politique pour lequel tu travailles. Nous n’allons pas en rester là, crois-moi. » À ces mots, il jeta quelques pièces sur la table – pas assez pour régler nos consommations – et tourna les talons.

Je restai seul attablé dans le bar, où, dans un passé encore proche, Juju et moi avions échangé tant de choses. Mais le connaissais-je vraiment alors ? Le connaissais-je encore ? Monstre d’intolérance. Prétentieux. Je rentrai chez moi, furieux. Furieux et blessé.

Ce soir-là, je ne pus trouver le sommeil. Je n’avais pas seulement perdu un ami, j’avais peut-être de surcroît perdu mon boulot. Ce genre d’écart idéologique n’était pas permis en politique. J’imaginai que le secrétaire général du groupe en avait déjà référé au QG à Paris. Peut-être que Céline Duflop, la présidente d’HEV, réclamait déjà ma tête sur un plateau. Je devais empêcher Juju de parler. Ou, mieux, trouver une casserole, quelque chose. Cela faisait deux ans que je le côtoyais : je trouverais sûrement quelque chose à lui mettre sur le dos pour invalider sa parole ou le faire chanter. Peut-être qu’après tout Quatreville avait raison : Juju avait de bonnes raisons de tuer Sandrine. Si on cherchait bien, on trouverait son mobile pour assassiner Crok et Ledrink. Mais Seven ? Les sept péchés capitaux ? Quel lien Juju pouvait-il entretenir avec le schéma qui se dessinait par cette succession de crimes ? Il me manquait indéniablement des pièces du puzzle, mais je sentais que j’approchais. J’avais le sentiment que la solution était devant moi, qu’elle ne demandait qu’à se révéler pour peu que je réfléchisse.

Alors que je retournais tous les indices dans mes draps froids, mon téléphone se mit à vibrer. Deux fois, rapidement. Une alerte info. À tâtons, je saisis mon smartphone et, péniblement, les yeux plissés, je fixai la violente lumière blanche qui, petit à petit, laissa découvrir le contenu de l’alerte. Je me levai d’un bon, réveillant Julie qui avait réussi à s’endormir malgré mon insomnie agitée. « Que se passe-t-il ? » demanda-t-elle, le visage écrasé contre l’oreiller, les yeux toujours fermés.
— Federofstadt est mort, assassiné pendant la nuit. »

A suivre...
Attention, Le Nom de l’alose est une fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou événements réels serait pure coïncidence.

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