Mailing List

mercredi 7 juin 2017

Episode 20 – Le coupable idéal

Précédemment dans Le Nom de l'alose : Après Sandrine Dufleur, jeune louve chez les Verts, Ingrid Ledrink, vieille peau chez les Conservateurs, Helmut Crok, poids-lourd allemand, c'est au tour de Guy Fédérofstadt de trouver la mort dans des circonstance étranges. Quatre députés européens assassinés, un point commun : la directive Habitats. L'enquête continue. 
Episode 20 – Le coupable idéal
En 1992, le Parlement européen avait fait l’acquisition d’une sculpture en acier sortie de l’esprit foisonnant de l’artiste belge Olivier Strebelle. Cette œuvre gigantesque (36 mètres de haut) intitulée « Confluences » était un enchevêtrement monumental de barres de fer métalliques. Imposante par sa taille, mais légère par l’impression d’envol qu’elle donnait, cette pièce d’art contemporain inspirait la grâce et le rythme — c’était, en tout cas, ce qu’affirmait le petit dépliant offert aux visiteurs du Parlement. Ses détracteurs y voyaient l’évocation d’une grande antenne de télévision des années quatre-vingt, ses partisans, l’entrelacs harmonieux de partitions de musique qui venaient confluer en une symphonie de courbes. Il ne fallait guère d’imagination pour y voir une allégorie de la devise de l’Union européenne, « Unie dans la diversité », ou de la formation progressive des compromis par le travail parlementaire. La sculpture prenait son élan à la racine de l’escalier en colimaçon menant à l’hémicycle et grimpait comme un lierre vers les salons protocolaires : quiconque était déjà monté au 12e étage et avait eu le courage de jeter un coup d’œil par-dessus la rambarde avait aperçu le monstre métallique lui ouvrir la gueule. C’était dans cette gueule que Guy Federofstadt avait été précipité. Sa chute de vingt mètres s’était terminée au beau milieu de « Confluences », et son sang en avait abreuvé toutes les baleines. Quatreville avait obtenu des photos de la scène du crime de son ami photographe, Thierry Menace, l’œil de Bruxelles dont l’objectif n’épargnait aucun des grands de ce petit monde. Il me les transféra par mail. Elles étaient particulièrement difficiles à regarder.

 
Vers six heures du matin, encore sous le choc de ces clichés qu’aucun organe de presse n’avait osé publier, je me décidai à appeler Quatreville. Je voulais le convaincre de sortir un papier exposant notre théorie des péchés capitaux. Cela collait parfaitement : après Sandrine, la paresse, Crok, l’avidité, Ledrink, la gourmandise, nous avions maintenant Federofstadt, certainement l’orgueil. L’orgueil de Federofstadt, orgueil fédéraliste et européen, était venu s’écraser sur la démesure de « Confluences ». Mais Quatreville résistait.
Quelle ne fut pas ma surprise quand, quelques heures plus tard, je vis, dans l’édito du jour de Politicus, que Sara Palmer avait sauté le pas que Quatreville avait refusé de franchir. Jeune, américaine, bercée comme moi de culture hollywoodienne, elle évoquait une ressemblance frappante entre le mode opératoire du tueur et celui de Kevin Spacey dans le film Seven. Toutes les conjectures que nous avions émises y étaient au détail près : la paresse de Sandrine sur le dossier semences, l’avidité de Crok le poussant à refuser l’interdiction du Rastermind, la gourmandise de Ledrink morte baignant dans le breuvage qu’elle affectionnait tant. Palmer, elle, plaçait la mort de Federofstadt sous le signe de la colère. Entre les lignes, elle mettait en garde l’ambitieuse Martina Scholz qui, selon elle, péchait par envie, et le Mittelstand que l’orgueil perdrait. Sa pudeur transatlantique l’empêcha de spéculer sur le péché de luxure, mais, pour celui-ci, tous ses lecteurs au Parlement avaient une abondance de candidats en tête.
Comment Sara avait-elle pu avoir une intuition aussi similaire à la nôtre ? Avait-elle eu vent de nos spéculations ? Ce qui était certain, c’était que Quatreville digérait mal ce papier. Pris de remords et de rage face à ce nouveau succès de Palmer, je crois qu’il me soupçonnait de lui avoir fait part de notre théorie.
L’assassinat de Federofstadt, avec un mode opératoire aussi barbare, fut un coup de massue supplémentaire pour le Parlement. Il fut un temps question d’annuler la Plénière de décembre à Strasbourg, mais la France veillait à ce que douze sessions – et pas une de moins – aient bien lieu chaque année sur son sol. Et la Plénière du mois de décembre, c’était celle du marché de Noël : elle était particulièrement attendue.  
Mais elle ne pouvait pas avoir, cette année-là, le même goût que les précédentes. Sous l’effet des mesures de sécurité, le Parlement ressemblait à un camp retranché. Les deux trains charters étaient partis quasi vides : la plupart des fonctionnaires et assistants avaient préféré partir en voiture, braver les kilomètres et le froid, plutôt que de risquer de s’asseoir à côté du tueur. Les couloirs du Parlement étaient silencieux et étrangement vides. On faisait l’économie de déplacements superflus et, si l’on pouvait, on évitait de sortir de son bureau. Des patrouilles de l’EPRS, armées jusqu’aux dents, quadrillaient à pas lents le bâtiment. La panique s’était emparée de nous tous.
Le mardi 13 décembre à 16 h, un tweet vint nous libérer de notre angoisse : Quatreville annonçait que l’EPRS avait mis la main sur le tueur présumé, qui était confiné dans ses locaux. Karl Flut, le secrétaire général, annonça dans la foulée une conférence de presse pour l’heure qui suivait.
La salle de presse était évidemment pleine à craquer. Mina, Quatreville et moi nous assîmes au dernier rang. Je cuisinais mon ami journaliste, auteur de ce scoop magistral. « Comment as-tu eu l’info ? demandai-je intrigué.
— Une source parlementaire, répondit-il, laconique.
— Guy, enfin, ne me dis pas que tu ne lui fais pas confiance ? s’exclama Mina.
— Bon, bon, ça va, ça va… Je l’ai su par Martina Scholz. »
Voilà donc qui était la source de Quatreville, celle qui lui avait permis de savoir avant tout le monde que Sandrine était décédée, celle qui lui avait donné la primeur quant à l’empoisonnement de Crok pendant le petit déjeuner du Mittelstand.
Martina Scholz était justement là, à côté de Karl Flut, premier fonctionnaire du Parlement et – en quelque sorte – commandant en chef de l’EPRS. Tous deux vantaient l’efficacité de leurs troupes. Scholz et Flut avaient la mine grave, mais savouraient manifestement ce moment sous les projecteurs. Les questions fusaient sur l’identité du détenu. Scholz répondit que le présumé coupable était membre d’un réseau djihadiste. Toute la salle de presse était suspendue à leurs lèvres. Dans une chorégraphie bien huilée, Flut expliqua que le djihadiste avait infiltré le service de restauration du Parlement, puis Scholz révéla son nom : Romuald Vanbroek.
Pour tout le monde, c’était un coup de tonnerre : l’Islam radical avait ainsi frappé au cœur même des institutions européennes. Après les cafés, les salles de spectacles, les fêtes populaires, les magasins casher, voilà que le djihadisme s’attaquait au cœur de la démocratie européenne. Pour les commentateurs l’intention des terroristes était claire. Il s’agissait de toucher l’Europe dans ce qu’elle avait de plus cher : le débat, la transparence, la recherche du compromis. Mais pour moi, le choc était plus grand encore : Romuald ! Celui qui avait été si amical avec moi pendant mon coup de blues ! Celui qui m’avait ouvert les yeux sur l’humanité partagée au-delà des différences d’opinions !
Scholz expliqua que le suspect était en train d’être interrogé par la police française avec le soutien logistique de l’EPRS. Karl Flut prit la parole pour annoncer le doublement du budget sécurité du Parlement européen. Après l’internalisation du service des chauffeurs, les services de nettoyage et de restauration, jusqu’ici sous-traités, passeraient sous le contrôle direct du Secrétariat général. « En cette période de menaces exceptionnelles, le Parlement doit acquérir une autonomie stratégique totale. Totale. » répéta-t-il. « Il en va de la survie du Parlement et de la démocratie en Europe. » Aucun détail ne fut donné sur la capture de Romuald, sur son mode opératoire ou d’éventuels complices. Scholz conclut en expliquant que l’investigation suivait son cours, que de plus amples détails seraient révélés plus tard, mais que pour le moment nous pouvions tous être reconnaissants vis-à-vis de l’EPRS pour son travail d’investigation de très haut niveau.
« Pfff ! souffla Quatreville. L’EPRS n’a rien à voir dans l’arrestation de Romuald. Contrairement à ce que veulent faire croire Scholz et Flut, les services du PE ont été tuyautés. J’ai eu l’info d’un membre du cabinet Scholz qui déteste Flut : vers quinze heures, l’EPRS a reçu un appel anonyme mettant en cause Romuald. L’aigle a fondu sur le casier de la buse djihadiste pour y trouver de la propagande radicale, et la liste des députés qui avait voté un accord commercial avec Israël. Ce serait son mobile.
— Mais, Sandrine n’a jamais voté pour un accord commercial, a fortiori avec Israël !
— C’est ce que je me suis dit, reprit Quatreville.
— Par ailleurs, le mode opératoire ne colle pas. Un djihadiste, ça explose, ça n’empoisonne pas, ajouta Mina, perplexe.
— Cela ne colle pas, effectivement, reprit Quatreville.
— Et voilà que Flut et Scholz en profitent pour gonfler encore le budget du Parlement. Le Mittelstand n’est pas loin si vous voulez mon avis. Il faut innocenter Romuald ! m’insurgeai-je.
— Pour Romuald, je crains qu’il n’y ait rien à faire à ce stade. Il est le coupable idéal, et, dans le contexte actuel, personne n’ira chercher les détails.— Mais cela signifie que le meurtrier court toujours, reprit Mina.
— Oui, mais peut-être plus pour très longtemps, répondit Quatreville. De source policière, j’ai appris que Scholz avait envoyé un mail à Federofstadt le matin avant sa mort, pour lui donner rendez-vous à minuit dans les salons protocolaires du 12e étage.
— Tout s’explique ! s’écria Mina. Pourquoi Federofstadt irait-il au 12e étage en pleine nuit, sinon pour une rencontre secrète avec Scholz ?
— Ou avec quelqu’un se faisant passer pour Scholz… Ma source au cabinet prétend que rien de tel n’était prévu dans son agenda. À cette heure, elle était dans un dîner en ville... »

A suivre...
Attention, Le Nom de l’alose est une fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou événements réels serait pure coïncidence.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire