Mailing List

mercredi 21 juin 2017

Episode 21 – Quand Harry rencontre Marine

Précédemment dans Le Nom de l'alose : Quatre députés européens mots, un point commun : la Directive Habitats. L'enquête piétine. Adrien, Mina et Quatreville continuent l'enquête. 
Episode 21 – Quand Harry rencontre Marine
Quatreville nous avait quittés, promettant de faire toute la lumière sur cette affaire. Il s’emploierait notamment à établir la liste des personnes ayant rendu visite à Scholz dans la matinée et qui auraient été susceptibles d’envoyer, depuis son ordinateur, le fameux message à Federofstadt.
Mais pour l’heure il était temps pour moi de rejoindre ma Julie pour la soirée, à Kehl. Kehl était une bourgade allemande sur la frontière française, à quelques minutes de Strasbourg, juste de l’autre côté du Rhin. Passer cette frontière naturelle, mais symbolique pour aller dîner côté allemand nous rappelait le chemin parcouru. Alors que mon taxi sur le Pont de l’Europe qui unissait les deux rives, je repensais aux lignes terribles de Stefan Zweig dans son Monde d’hier : « On montait dans le train, on en descendait sans rien demander, sans qu’on ne vous demandât rien (...). Il n’y avait pas de permis, pas de visas, pas de mesures tracassières : ces frontières (…) ne représentaient rien que des lignes symboliques qu’on traversait avec autant d’insouciance que le méridien de Greenwich. » Cette Europe-là était celle de l’entre-deux-guerres, celle de la libre circulation et de l’étalon-or. La nôtre était celle de l’espace Schengen et de la monnaie unique. « Rien à voir ! » murmurai-je comme pour me tromper moi-même.
Kehl présentait l’avantage d’être proche du siège du Parlement, tout en n’étant pas Strasbourg. Cela permettait de dîner tout en échappant aux gens de la bulle les soirs de Plénière. C’était là que, chaque soir de ces semaines strasbourgeoises, je retrouvais Julie, mon bel amour, mon fol amour, mon dangereux amour. Nous passions là des soirées entières à confronter nos idées sur l’Europe, à échanger nos arguments. Assez confiants du lien qui nous unissait, nous déroulions sans tabous et jusqu’à leur terme, les idées qui nous séparaient. Parler vraiment et sincèrement avec quelqu’un ayant une perspective aussi différente était une chose rare et précieuse. Parler sans crainte d’exposer ses doutes, sans crainte de donner raison à l’adversaire, sans s’affronter. C’était le privilège de ma relation avec Julie.
Au-delà de la passion brûlante qui nous habitait, je sentais que nos rencontres étaient salutaires pour Julie. Je ne savais que trop bien les quolibets et les noms d’oiseaux dont elle et les siens étaient affublés. Cette pression constante du reste de l’échiquier politique renforçait manifestement le sentiment de fraternité qui unissait les affidés de l’extrême droite.  
Le serveur venait d’enlever nos assiettes. Julie, elle, enlevait les gants : « Adrien, regarde autour de toi, tu vois bien que la greffe ne prend pas. Dès qu’on leur en donne la possibilité, les peuples rejettent l’Union européenne. Bruxelles est une structure complètement désincarnée, sans âme. Tiens, dit-elle en tirant un billet de banque de son portefeuille, regarde les billets en euro : où sont les portraits de Pascal, de Debussy, de Cézanne et de Saint-Exupéry qu’on voyait sur les billets en francs ? L’Europe a tout gommé !
— Si je comprends bien tu regrettes le temps où les billets étaient à l’effigie de vieux bonshommes ? C’est moderne, tiens ! rétorquai-je avec un peu de mauvaise foi. Les ponts, routes, portes et des arches de nos billets en euro sont abstraits, mais ce sont des symboles : l’Europe, c’est le lien, la liberté d’aller et venir dont nos grands-parents ont été privés. Nous ne faisons que mettre des institutions sur une réalité : les Européens aspirent à un horizon plus large que le seul réduit national. Dégainer son passeport dès qu’on passe une frontière, ce n’est pas une valeur européenne.
— Donc tout ça, c’est pour réduire les files d’attente avant de monter dans le Thalys ou l’Eurostar ? Adrien, réveille-toi, ta libre circulation est un luxe. Un accessoire pour les gens comme toi et moi qui peuvent se permettre de sauter dans un avion pour passer un weekend à Madrid ou à Rome.
— Ou pour ceux qui aspirent à une vie meilleure autre part que dans leur pays...
— Afin d’exercer une pression sur les salaires des locaux et détruire le modèle social patiemment construit au fil des décennies, ah bravo ! »
J’enrageais. Le modèle social européen avait justement été, le dimanche précédent, le thème de mon émission de radio favorite, celle qui me permettait de briller le lundi matin au bureau. Malheureusement, nous étions déjà mardi soir, et mon souvenir des débats s’était estompé. Impossible de me rappeler ce que les érudits de l’Esprit pudique sur Franche Culture avaient dit à ce sujet et qui m’avait conforté dans l’idée que la voie européenne était la bonne. Notamment cette superbe citation de Pierre Laroque, père de la sécurité sociale française, invoquée par l’un des participants et que j’avais au bout de la langue… Oh, et puis zut ! J’abandonnais. Julie, elle, ragaillardie par mon silence, enchaîna sur un thème qui lui était cher : Europe et démocratie.
« Que tu le veuilles ou non, Adrien, la Nation est indépassable. Elle est le contour naturel du vivre ensemble, sa limite autant que son oxygène. Tu vois bien qu’il n’y a pas de débat européen, pas d’espace public européen. Et comment veux-tu qu’il en aille autrement, d’ailleurs, avec autant de nations, de culture et de langues différentes ?
— Tu restes figée sur le passé. Oui, l’Europe est un projet, une entreprise nouvelle, une utopie, et je l’assume. Un peu d’imagination ! La nation n’est pas une donnée naturelle, c’est du construit. Renand ne dit pas autre chose. Bon sang, ne peux-tu pas imaginer que la sauce prenne, et qu’on parvienne à créer du vivre ensemble au niveau européen ?
— Tu délires Adrien. La Nation c’est du réel, c’est du charnel, du tangible. Ton Europe fédérale c’est un truc pour rêveurs.
— Au contraire, je suis un grand pragmatique. Il faudra bien que nous fassions face ensemble aux Russes, aux Chinois, aux Américains, aux Indiens… »
Julie et moi étions deux idéalistes. Elle courait après un âge d’or qui n’avait jamais existé, j’en cherchais un qui n’adviendrait pas. Ce qui nous mouvait, c’était une tension vers un point d’horizon : pour elle un retour aux petites nations, pour moi une aube postnationale, un petit matin européen.
« Parfois je me demande qui de l’Europe ou moi tu choisiras, dit Julie dans un soupir mélancolique, parce qu’il te faudra bien choisir un jour, et peut-être plus tôt que tu ne le penses.  
— Ne dis pas ça, je t’en prie ! » Je protestais, mais je savais qu’elle avait raison. Notre romance était probablement condamnée à venir se fracasser contre les conformismes politiques, et la réaction de Juju, à cet égard, m’avait déjà enlevé les illusions dont je me berçais depuis qu’elle avait commencé.
En silence, je plongeai longuement mon regard dans celui de Julie, qui le soutint paisiblement. Soudain, l’écho d’un rire qui ne m’était pas inconnu, et auquel répondait une voix qui m’était familière parvint jusqu’à nous. Le rire de Sara Palmer, la voix de Juju. Il était déjà tard ; ils demandaient l’addition. Les entendant se lever, je m’enfonçai dans ma chaise tout en tendant l’oreille : « …au fond cette série de meurtres nous aura bien profité, babe.
— Les malheurs des uns font parfois le bonheur des autres, c’est bien connu. » Juju dit-il en se dirigeant vers elle et l’embrassant.
Toutes les pièces du puzzle s’assemblaient une à une. Sara Palmer était donc la relation secrète de Juju, et – c’est du moins ce qui m’apparaissait comme une évidence – le mobile de ses crimes. Juju, ce traître, ce Judas, avait tué Sandrine pour prendre sa place, Quatreville avait vu juste. Il persistait dans sa folie meurtrière pour les beaux yeux de Palmer, qui tirait profit de cette agitation dont Bruxelles n’était pas coutumière. J’en étais certain, je tenais les coupables. Il ne restait plus qu’à assembler des preuves.

A suivre...
Attention, Le Nom de l’alose est une fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou événements réels serait pure coïncidence.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire