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mercredi 21 juin 2017

Episode 22 – Jujudas


Précédemment dans Le Nom de l'alose : Quatre morts, un point commun : la directive Habitats. Adrien soupçonne Juju, le conseiller devenu député...
Episode 22 – Jujudas
Ce qui aurait dû être une journée de liesse pour tous les acteurs de la directive Habitats fut un nouveau jour de deuil. En marge de la Plénière, le texte définitif devait être signé en présence de Martina Scholz pour le Parlement européen et du ministre lestonien Ebe Keskyspaës pour la présidence du Conseil. Nous étions tous conviés à la cérémonie de signature puis à une petite réception, mais ce grand jour pour la faune marine européenne avait été gâché par l’arrestation de Romuald la veille et ses suites médiatiques.
Au terme d’une longue nuit, la police française, aidée par l’EPRS, avait fini par arracher les aveux de Romuald. Ce dernier avait tout avoué, et plus encore. Sandrine, Crok, Ledrink, Federofstadt, mais aussi l’affaire du braquage des caisses de la cantine survenue quelques années auparavant et jamais élucidée. Rien de tout cela ne tenait vraiment la route, mais tout le monde semblait se satisfaire de cette histoire de djihad parlementaire.
Un débat en Plénière avait été organisé sur le thème de la radicalisation en Europe. Les députés qui, la veille encore, se planquaient dans leurs bureaux, avaient retrouvé leur courage et leur verve. À droite les chevaux étaient lâchés. L’Islam était, aux dires de Martine Romano, incompatible avec les valeurs chrétiennes de l’Europe. D’habitude déjà très rougeot, Chris Hordufeux, avait viré grenat et réclamait que soit votée d’urgence une modification du règlement intérieur posant l’interdiction du port du voile et de la barbe dans les institutions européennes. Bruno Fortiche connut son quart d’heure de gloire sur la toile en chantant en plein hémicycle « La Colonne » du Premier Régiment étranger de cavalerie. Le côté gauche de l’hémicycle semblait comme submergé par cette déferlante rhétorique. Certains socialistes tentaient de mettre en avant les conditions de vie difficiles de Romuald dans les quartiers pauvres de Schaerbeek, ou encore la frustration qu’avait pu créer l’arrêt brutal de sa carrière d’étoile montante du football belge. Cette contre-attaque « holistique » (« islamo-gauchiste » dirent ses détracteurs) était emmenée par Juju.
Je fulminais : Juju, ce monstre d’hypocrisie, ce Judas, se donnait des airs de chevalier blanc de la diversité. Le fait qu’un innocent croupisse en détention et soit accusé à sa place ne semblait pas le déranger le moins du monde, pensais-je. Mais moi je savais, je savais qu’il avait tué Sandrine pour prendre sa place. Par ailleurs, notre parangon de vertu avait beau jeu de proclamer les valeurs de la compréhension et de l’ouverture, lui qui n’avait su accepter ma différence et mon amour pour Julie pour la simple et bonne raison qu’elle n’était pas de sa tribu de bien-pensants. La veille, j’avais juré de le faire tomber, la liberté de Romuald était en jeu, et le temps pressait. Accessoirement, je craignais de plus en plus que Juju me fasse payer ma liaison avec Julie, et j’aurais été rassuré de le voir hors d’état de me nuire.
Je rejoignis Mina et Quatreville au « bar des fleurs » qui se trouvait tout près de l’hémicycle. Quatreville avait recueilli auprès du cabinet la liste des visites reçues par Martina Scholz le jour de la mort de Federofstadt. « Je me suis concentré sur une fourchette d’une heure avant et après l’envoi du message. Elle a reçu les administrateurs des commissions dont les rapports étaient votés ce jour-là. Martina Scholz n’aime pas être prise au dépourvu sur les dossiers techniques, ajouta-t-il, surtout quand elle voit les journalistes. Ensuite, dit-il un tournant des pages photocopiées, un groupe de journalistes justement...
— Sara Palmer ? demandai-je.
— Entre autres, dit Quatreville en retournant le dernier feuillet. Et enfin, ton copain Juju.
— Bingo ! Voilà ma preuve. »
Mina et Quatreville me regardèrent, surpris de ma réaction.
« Écoutez, j’attendais d’en avoir plus pour vous en parler, mais j’ai surpris une conversation de Juju et Palmer dans un restaurant hier soir. Palmer est l’amante de Juju, l’amante dont il refusait de parler...
— Palmer est un joli brin de fille, dit Mina étonnée, pourquoi cacher pareille conquête ?
— Sûrement parce qu’elle le lui a demandé, dit Quatreville. Dans notre métier, ce genre de coucheries est une source potentielle de conflits d’intérêts.
— Fort bien, dit Mina, mais en quoi est-ce que cela nous avance ? Il était au restaurant avec sa belle, et il a vu Scholz le jour du meurtre de Federofstadt. Et après ?
— On ne va pas dans un restaurant à Kehl si l’on pas quelque chose à cacher Mina, et croyez-moi, après ce que j’ai entendu hier, je peux vous dire que leur secret est lourd à porter....
— Eh bien, dis-nous petit, ne te fais pas prier !
— Palmer soulignait, je cite : “que le malheur des uns faisait bien souvent le bonheur des autres”. »
  Mes deux compagnons me regardèrent quelque peu désappointés. Là où ils attendaient une déclaration fracassante, je leur avais servi un lieu commun. J’insistai. « N’oubliez pas que nous sommes à Kehl ! Là où ceux qui ont des choses à cacher viennent se retrouver, à l’abri des regards. Qu’est-ce qu’ils iraient faire à Kehl s’ils n’avaient rien à se reprocher ?
— Et qu’est-ce que tu y faisais, toi, à Kehl ? » demanda Quatreville intrigué.
Avec son flair, Quatreville avait tout de suite senti la faille. Qu’aurait-il pensé de ma relation avec l’extrême droite européenne, lui qui avait les mots les plus durs pour Marine Le Pain et consorts ? Avant que je ne sois obligé de me justifier, Mina, me voyant déstabilisé, coupa court : « Venons-en au fait messieurs. Adrien, qu’avez-vous de solide au-delà de cette bribe de phrase ?
— Enfin Mina, c’est une confession, des aveux signés ! Il n’est pas difficile d’imaginer les motifs de leur satisfaction : lui est devenu député, elle voit ses ventes exploser avec ses histoires de complot allemand et de Seven. Or, ne faut-il pas toujours se demander à qui profite le crime ?
— Tu veux dire que Palmer aurait orchestré tous ces meurtres pour vendre du papier ? dit Quatreville perplexe, mais intrigué.
— Oui, ou peut-être qu’elle n’a rien à voir dans la conception de ce plan diabolique, mais qu’en amoureux transi Juju continue de tuer pour ses beaux yeux, mais à son insu. Ou bien que Palmer avait une raison ou une autre d’en vouloir à Crok et à Federofstadt. »
Mes deux collègues étaient hésitants. Mina particulièrement : Quatreville semblait avoir moins de difficultés à se convaincre que Palmer avait quelque chose à se reprocher. La perspective de se débarrasser de sa principale rivale avait peut-être aidé à rendre son esprit malléable.  
« Pensez-y, repris-je. Juju se débarrasse de Sandrine en l’intoxiquant, pour prendre sa place. Je vous ferai remarquer que c’est lui qui nous a mis en contact avec les semeurs militants, et qu’il avait accès aussi bien à l’appartement qu’au bureau de Sandrine.
— Bien, dit Quatreville. Mais Crok alors ?
— Pour Crok, le mobile est évident : Juju veut récupérer le dossier Habitats.
— Va pour le mobile. Mais il était avec toi quand Crok a rendu l’âme…
— Oui, enfin, il était en avance à la réunion des shadows ce matin-là. Il a pu disposer d’une bonne demi-heure entre la fin de son petit déjeuner avec Crok et le début de la réunion.
— Un député français qui arrive en avance, c’est louche en effet. Ce serait donc lui le mystérieux invité de Crok. Il l’empoisonne et se dépêche de rejoindre la réunion de shadows pour ne pas prendre le risque d’être sur les lieux du crime.
— Par ailleurs, il n’a pas eu l’air surpris quand je lui ai parlé du dîner entre Crok et Miguel Trimetilaminurias, le secrétaire général de Fish Europe, et de leurs possibles manigances autour de notre directive. C’est qu’il sait que, le rapporteur condamné, il n’a pas de soucis à se faire pour ses priorités politiques.
— Cela se tient, petit. Bon, et Palmer ?
— C’est le moment où Palmer sort son article sur le Mittelstand. La mort d’un Allemand attire l’attention, succès commercial.
— Oui, pour un papier médiocre et mal informé. Plein de citations de “sources officielles” — comprendre des types sans importance qui ont beaucoup d’opinions, mais pas assez de courage pour en porter la responsabilité.
— Bien sûr, continuai-je, Palmer ne met pas le Mittelstand en cause, mais elle laisse entendre, elle insinue : les jeux de pouvoir au sein de ce club, l’augmentation des budgets du Parlement européen, etc. Et ça marche !
— Elle est dans le coup, selon toi ? me demanda Quatreville.
— Peut-être. En tout cas, elle est la première informée de la mort de Crok…
— Moi aussi, Scholz m’a filé l’info…
— Oui, mais elle l’annonce la première.
— Elle ne recoupe pas son info, voilà tout.
— Ou bien peut-être qu’elle n’a pas besoin de recouper l’info puisqu’elle connaît celui par qui l’info arrive…
— Bon, et Ledrink ? » demanda Quatreville, qui, manifestement, commençait à juger ma théorie solide.
À ce moment-là de notre conversation, je me tus, saisi d’un doute soudain : Jürgen passait à quelques mètres de nous, les bras chargés de dossiers, comme à son habitude. S’il était dans les parages, pensai-je, c’était sûrement qu’il y avait une réunion de commission. Or je n’avais rien noté, rien préparé ! Oublier une réunion de commission, c’était une bévue qui pouvait me perdre ! Cela aurait donné une occasion en or à Juju de me faire virer.
J’interpellai Jürgen en agitant les bras : « Jürgen ! » Il se tourna vers moi et nous rejoignit. « Bonjour Adrien. Monsieur Quatreville, Madame la Directrice…
— Il y a une réunion de commission ? jetai-je affolé.
— Non, non, rassurez-vous, répondit-il, amusé par mon émoi.
— Dans ce cas, que faites-vous donc à Strasbourg ? s’enquérit Mina, décidément toujours un peu sèche à l’endroit de Jürgen.
— Je suis simplement venu assister à la signature de notre directive. Quand on voit naître un dossier, on aime le voir finir.
— Je constate, répliqua Mina, que les services du Parlement sont bien généreux en matière d’ordres de mission, vous avez réussi à vous faire envoyer à Strasbourg simplement pour assister à la signature ? À la Commission, c’est le tour de vis.
— Mais Madame Bascheri, le Parlement ne peut oublier qu’en vertu du protocole numéro six annexé aux Traités, il a son siège à Strasbourg : il est normal que le Secrétariat y soit présent pour la Plénière. »
Alors que Jürgen s’était tourné vers Mina, je penchai la tête pour déchiffrer le titre du livre épais qu’il tenait sous le bras. « Et ces Grands arrêts de la jurisprudence administrative, ce n’est tout de même pas votre lecture-plaisir pour le trajet du retour, j’espère ? dis-je en lançant un clin d’œil goguenard à Quatreville avec qui je m’étais plusieurs fois amusé du zèle de Jürgen.
— Mais je ne l’exclus pas, Adrien... Non, en réalité, je suis passé à Paris lundi, pour donner mon cours de droit public comparé à Sciences-Po. J’ai offert aux étudiants un commentaire de quelques arrêts majeurs du Conseil d’État, en faisant un parallèle avec la jurisprudence allemande. Vous savez, ces jeunes ne se rendent pas compte du bonheur qui est le leur, de pouvoir consacrer leur temps à l’étude de ces arrêts de toute beauté.
— Ah, les veinards, lança Quatreville qui se retenait de rire.
— Vous ne savez pas si bien dire, Monsieur Quatreville ! Ils ont pu découvrir la belle concision et la clarté limpide de l’arrêt Prince Napoléon, qui met fin à cette épouvantable jurisprudence Lafitte et affirme la primauté du droit sur la politique. Je leur ai présenté également la jurisprudence “Semoules”, du temps où la France avait encore une hiérarchie des normes bien ordonnée et où les juges prenaient la pyramide de Kelsen à l’endroit. Et je ne vous parle pas de l’arrêt Sicard : très bel arrêt. Si vous voulez mon avis, l’étude du droit public reste l’un des grands plaisirs de l’existence. »
Nous n’osions pas interrompre Jürgen qui, les yeux dans le vague, nous avouait ainsi sa flamme pour le Conseil d’État français avec un enthousiasme qui me semblait étrangement impudique, venant de lui. Il finit par se reprendre. « Bref, je resterais volontiers à m’entretenir avec vous, mais la cérémonie de signature va commencer. Je ne voudrais pas être en retard.
— La signature n’est pas à deux heures et demie ? interrogea Mina. C’est dans une bonne demi-heure…
— On est jamais trop prudent, remarqua Quatreville en pouffant.
— Je ne vous le fais pas dire. Je tiens à être au premier rang », dit Jürgen.
Jürgen nous salua et s’éloigna, un peu pathétique, chargé de grands arrêts et de petits soucis, penché en avant. « Pauvre Jürgen ! » pensai-je en le voyant s’éloigner.
« Bon, où en étions-nous ? reprit Quatreville pressé de conclure notre conversation.
— Ledrink, repris-je.
— Et si, oui ou non, Palmer était au courant, insista Quatreville.
— Pour Ledrink, le mobile est le même : elle prépare un article sur les sept péchés capitaux. Juju s’exécute. Avec moi, il est le dernier à parler à Ledrink. Pour Federofstadt, j’ai plusieurs pistes. Soit c’est un ancien amant de Palmer, et alors nous avons affaire à un crime passionnel, ce qui expliquerait le changement de mode opératoire. Soit Palmer voulait compléter le tableau avec le péché de colère. Dans ce dernier cas, cela veut dire que deux crimes restent à venir : la luxure et l’orgueil. Mina, qu’en pensez-vous ? »
Mina avait l’air absent. Elle regardait en direction de l’hémicycle, le regard dans le vide. « Je pense que nous faisons fausse route. Il y a autre chose. (Elle se tut un instant avant de reprendre.) C’est la directive qui tue, et la série n’est certainement pas finie. La cérémonie de signature pourrait bien être le théâtre d’un dernier forfait. »
L’affirmation de Mina jeta un froid. Tous les acteurs ayant, de près ou de loin, participé à l’élaboration de la directive Habitats avaient effectivement rendez-vous pour la cérémonie de signature par la Présidente l’assemblée et le ministre représentant la présidence du Conseil. Une fois la signature de ces dépositaires de l’autorité des deux branches du législateur européen apposées sur le texte, celui-ci aurait force de loi.
Mina avait les yeux semi-clos, fixés sur sa tasse de café vide. Après quelques instants, elle me demanda :
« Adrien, vous avez fait Sciences Po si je ne m’abuse ?
— En effet. Le Master Affaires publiques.
— L’arrêt Sicard, vous l’avez étudié ?
— Je n’en ai aucun souvenir. Pourquoi ?
— Je repense à ce que nous racontait à l’instant Jürgen. L’arrêt “Prince Napoléon”, c’est un arrêt fondateur dont les faits sont amusants : il est aisé à retenir. Un cousin de Napoléon III se plaint de ne pas apparaître comme général à l’annuaire militaire : le gouvernement républicain cherche à embêter les proches de l’Empereur déchu. Recours au Conseil d’État, qui affirme qu’une décision politique du gouvernement ne peut primer le droit. Et puis l’arrêt “Semoules”, avec son nom curieux, c’est un arrêt important pour les questions européennes... Mais l’arrêt Sicard, non, ça ne me dit rien. À vous non plus ?
— Non, Mina, concédai-je un peu honteux qu’une Italienne proche de la retraite maîtrise mieux que moi une jurisprudence française sur laquelle j’avais pourtant planché à peine quatre ans auparavant pour mes examens.
— Vous me feriez le plaisir de le chercher sur Internet, s’il vous plaît ? »
Je dégainai mon smartphone et trouvai assez rapidement ce fameux arrêt Sicard. « Eh ben, ce n’est pas la star des arrêts du Conseil d’État. C’est un obscur cas qui tourne autour de la signature des décrets : qui a matériellement signé tel ou tel texte, les conséquences pour leur validité... »
Mina leva la tête, me fixa plusieurs secondes des yeux, puis s’écria : « Martina Scholz ! Au salon protocolaire ! Presto ! »


A suivre...
Attention, Le Nom de l’alose est une fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou événements réels serait pure coïncidence.

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